Récifs d’éponges, Thomas Tronel-Gauthier, par Nausicaa

 

Thomas Tronel-Gauthier, Récif d’éponges,
porcelaine, 36 x 36 cm, 2007
Accumulation d’Eponges naturelles de mer, végétales de cuisine et de mousses synthétiques, qui après un procédé de « fossilisation » et de transmutation de matériau, viennent s’homogénéiser en un même bloc.

 

Récif, subst. masc. (de l’arabe rasîf, « chaussée, digue » par le portugais recife, « récif ») :
Rocher ou groupe de rochers affleurant à la surface de l’eau au voisinage des côtes.
(géol) Masse construite par des coraux dans les eaux chaudes et claires ; ce sont les récifs coralliens situés soit en bord de côte (récif frangeant), soit plus au large (récif barrière), et pouvant encercler une île dont la lente submersion peut conduire à la formation d’un atoll (anneau récifal entourant un lagon).
Source : Trésor de la Langue Française

 

Porcelaine, subst. fém. :
Mollusque gastéropode logé dans un coquillage univalve, à surface polie et brillante, formant une spire peu saillante et présentant une ouverture étroite et dentelée, qui est commun dans les mers tropicales ; ce coquillage ; nacre tirée de ce coquillage.
Matière céramique fine, dure et translucide obtenue par la cuisson d’une pâte composée de kaolin pur et de feldspath, souvent émaillée en seconde cuisson, qu’on utilise notamment pour fabriquer la vaisselle ou des objets devant principalement servir à l’isolation thermique ou électrique.
Source : Trésor de la Langue Française
Cette céramique fut baptisée porcellana par les italiens qui la ramenèrent de Chine au XVe siècle. Elle fut nommée ainsi en référence à l’apparence des coquillages de type Cypraea dont ils la croyaient extraite du fait de leur ressemblance avec la vulve de la truie (porcella : truie en latin). Les coquillages de type Cypraea sont par ailleurs couramment appelés « porcelaines ». Le nom même de Cypraea fait une référence directe à Vénus, qui serait sortie des eaux dans un coquillage évoquant cette forme non loin de l’île de Chypre (cf « cyprine »).
Source : Wikipédia/ Wiktionnaire

 

Comment le corps spongieux peut-il se faire pierre ? Comment l’eau peut-elle devenir dure ? Comment la jeune fille d’eau vive, salée, à la peau polie par le sable et la vague, embellie par les liens d’or fin et les ruisselants bijoux, a-t-elle pu se faire fossile ? Et comment le corps émouvant du naufragé fragile, nu, honteusement caché par le varech, a-t-il retrouvé l’acier froid du glaive, le bois insubmersible du navire ? comment un corps et un cœur peuvent-ils devenir secs ? Je n’ai même plus de larmes.

Je n’ai pas la patience de Pénélope, ni la puissance de Circé. Je suis trop jeune et je me sens vieille tout d’un coup, et presque morte. Mes sens de jeune fille ont été trompés, l’adolescence s’est échouée sur cette plage, et je ne le savais pas encore. Je pleure mais je suis glacée, solidifiée. Je passais pour une Néréide, une nymphe maritime, mais j’ai été brûlée, et me voilà dure et rigide, une princesse froide. Ma blancheur nacrée, de coquillage, changeante sous le soleil méditerranéen, miroitante dans l’eau verte et limpide, est devenue statue.

Quand Ulysse m’est apparu sur cette plage, je jouais encore – à la balle ! On dit que Vénus est sortie d’une conque marine, j’ai vu un homme sortir d’un bras du fleuve qui se cachait avec un bout de branche d’arbre. On aurait dit Adam – hum, ce n’est pas censé être ma culture, mais passons, bref, je fus Eve. Ce fut comme une apparition, et celui-là me tint de beaux discours. Je lui ai donné mon huile, je l’ai vêtu, je suis partie en avance chez mon père pour faire croire au monde que je ne songeais pas à un mariage ! Une petite princesse courageuse, digne et fière. Et j’ai écouté son histoire fabuleuse de cyclopes, de magicienne, de sirènes et de nymphe, et vu mon père renvoyer le héros chez lui, à Ithaque. Et de même que le bateau de nos marins qui l’avaient accompagné s’est changé en rocher en pleine mer, formant par la vengeance de Poséidon un de ces récifs affleurant, si dangereux pour les marins, de même je me suis durcie.

Et le voilà ce récif. Cairn d’un amour de jeunesse, tumulus pour Ulysse. Ce pourrait être ce rocher qu’est devenu le bateau des marins, ou une chose faite de mes mains, un assemblage de choses humides, des éponges gonflées d’eau comme je me suis gonflée d’amour et de désir sur cette plage, mais passées au feu du four, et devenue solides, et froides. Des éponges à la fois naturelles comme la mer d’où je semble venir, et artificielles comme la raffinée civilisation phéacienne qui est mienne. D’un teint de porcelaine, nacré, cypréen.

Des éponges qui piquent et grattent désormais, qui ont perdu leur mollesse – mais n’ont-elles pas davantage de mordant ? Des éponges informes qui ont pris forme dans la douleur et le feu, et que paradoxalement on peut désormais tenir, dont on peut discerner la netteté, éprouver les aspérités. Des éponges devenues le lieu d’un autre plaisir, celui non de l’alanguissement mou, fade, qui s’adapte, mais du piquant sur le bout des doigts. Je découvre avec stupeur que j’ai plus de plaisir et de surprise à toucher ce récif, à l’éprouver, à me chatouiller les mains à son contact. En art, on parle je crois de plaisir haptique quand le regard éprouve un plaisir à toucher, ici, j’ai la chance de toucher vraiment ce rocher. Les sculptures du jardin de mon père, aux proportions idéales, en marbre, Aphrodite, Apollon, sont lisses, elles, et les toucher est une caresse. Longtemps la sculpture restera lisse – disent les oracles.

Le rugueux, c’est le « non-finito » de la taille directe ou du modelage, taille des Esclaves de Michel-Ange (vers 1516), modelage de Rodin visible sur les plâtres de la maison de Meudon (Le Sommeil, 1911), modelages en cire de Medardo Rosso (L’homme au chapeau, vers 1900) ; il est ailleurs la trace du ciseau, pour le Baiser de pierre calcaire de Brancusi (1905-07, 1923) ou les groupes d’Eugène Dodeigne en pierre de Soignies, telles ces autres Pleureuses changées en pierre (1979, LAAC, Dunkerque). Le rugueux, partout, rapproche la sculpture de la roche et rappelle la pierre, il prend ainsi souvent la forme du rocher hérissé, de la montagne qui ne serait pas totalement équarrie, il montre une nature minérale, dure.

C’est une rêverie de la pierre, d’une pierre terrifiante, du « rocher » pétrifiant comme le propose Gaston Bachelard, une « rêverie de la volonté », du « dur » opposé au « mou ». Les éponges ici se sont hérissées ; c’est un obstacle peut-être faussement inquiétant, une montagne à gravir, à moins de savoir chalouper. Cette porcelaine définit une autre volonté. Vertueuse ? de vierge froide ? S’il est vrai que la porcelaine est « la vulve de Vénus », alors elle invite plutôt à la consistance et à la constance du désir.

Non, ce picotis du bout des doigts dont je ne me lasse pas, je ne l’ai jamais éprouvé. Il méritait bien l’enterrement d’un amour. Ce récif est un nouveau monde, une île à effleurer de la paume des mains, un lieu où s’éveiller, une maison.

Fin du cycle Ulysse

 

 


Récif marin avec éponges. (c)Bertrand Pennec


Joachim Patinir, vers 1515, La Fuite en Egypte, vue partielle


Hans Memling, Allégorie de la Vertu, 1480
Rodin, La Tentation de saint Antoine, vers 1911


Louise Bourgeois, Femme maison,1983

 

www.portraits-lagalerie.fr